Le vieillard
https://www.youtube.com/watch?v=oXXPkBfy92U pour la musique et pour le film, la source d'inspiration de cette histoire
Nous sommes là, assis sur ce banc. Trois planches de bois, trois autres encore. Et un arbre au coin. Face à nous les descendants de Prométhée s’animent et s’agitent, vivent et s’échappent, s’agglutinent dans un monde verticale fait de béton et de fer. Au milieu de ce monde vivait un vieillard, un vieillard banal. Un vieillard solitaire dont la vie monotone s’étalait, uniforme, sans surprise, sans changement. Nous pouvons voir à l’horizon dépasser un clocher, une horloge géante écrasant l’espace de son temps lourd, froid, fuyant. Cette divinité muette et sonnante dirigeait de sa baguette tout ce petit monde désordonné. Et au milieu, un vieillard. Horlogé. Maîtrisé. Détruit.
Huit coups, huit heure, il se lève. Huit heure quinze il mange. Emporté dans le grand rythme régulier nous le voyons chaque jour ingurgiter une longue liste de médicament avec laquelle il aurait été possible de retapisser un mur.
Nous le voyons chaque jour aller au marché, à la pharmacie ou encore à la supérette, un parapluie à la main ou un chapeau sur la tête.
Nous le voyons chaque jour rentrer par le square avant de s’asseoir en face d’une vieille armoire sur un vieux fauteuil d’un jaune délavé prenant un livre qu’il lisait ensuite.
Nous le voyons chaque jour manger aux douze coups les produits frais du matin, regarder la télé et son journal de treize heure bougonnant que c’était mieux de son temps.
Nous le voyons chaque jour passer son après-midi dans des magazines jouant et joué par les infinis jeux pour les gens de son âge.
Nous le voyons chaque jour prendre le thé à quatre heures, regarder le journal à dix-huit heures, et manger à vingt heures, regardant le journal de la même heure.
Nous le voyons chaque jour fumer sa cigarette un coup après les dix, regardant les oiseaux passer dans le ciel.
Nous le voyons chaque jour s’asseoir sur son vieux fauteuil jaune délavé à vingt heure quarante-cinq, regardant le film du soir ou parfois un match de basket, et tous les dimanches repasser un vieux film en noir et en blanc de l’époque de sa jeunesse puis, chaque soir se coucher à vingt-deux heures quarante-cinq après avoir nourri d’un demi litre d’eau cinq fois soixante tours plus tôt son seul compagnon, un arbre en pot qui vivait sans se douter qu’à l’extérieur la vie était bien plus dure mais bien moins monotone car il souffre lui aussi de la monotonie des jours, ne connaissant ni été ni hivers, ni pluies ni sécheresses. Il se contente de son demi litre d’eau de vingt heure quarante qu’il connait depuis sa naissance car il est né dans un pot un beau jour, et un jour tout aussi beau il est acheté par le vieillard qui souffrait du manque d’un confident vivant, et qui s’était par ailleurs disputé avec son confident précédent, sa vieille théière métallique qui elle aussi souffrait de la monotonie de la vie du vieillard qui ne la sortait qu’à 4h pour préparer du thé et la rangeait seulement à 4h20 après l’avoir nettoyée. Un vieillard qui chaque dimanche aimait à regarder un Pagnol ou un Chaplin ou encore, quelque fois quelque film plus récents racontant la vieille époque de sa jeunesse, sans se douter que le voisin de gauche fêtait les retrouvailles avec deux anciens amis, sans se douter que le voisin d’en dessous avait invité ses parents et ceux de son épouse, sans se douter que la voisine d’à côté était à la maternité, sans se douter que le voisin d’au-dessus berçait son fils de douze mois, mais en se doutant néanmoins que son chat allait bientôt mourir.
Le stylo
Je venais d'ouvrir les yeux et déjà j'étais plongé dans d'immenses bruits mécaniques. Partout autour de moi les grandes vibrations emplissaient l'espace à faire vibrer mon corps. Ou alors vibrait-il de son déplacement ? Très vite je rejoignais des milliers de mes frères, encore enveloppé de cette poche où tous les fœtus se développent. Cette fine poche de plastique transparent qu'on m'enlèvera bien tard. Nous avancions en silence au milieu de notre mère, cette énorme machine bruyante, ingrate mais attachante qui, de ses mécaniques nous amenait dans le monde. Mais elle finit par nous éjecter dans une grande boite marron aux rebords doux. Je contemplai ébahis ce nouvel environnement. Mais à peine avais-je eu le temps de me ressaisir que voilà, tombant par-dessus moi, un arrivage de mes frères. Et puis soudain ce grand noir.
Tout s'ébranle. Voilà que la boite devient vivante. J'ai peur. Je vois mes frères autour de moi tout aussi effrayés par ce qu'il se passe. Nous suivons avec angoisse cet interminable séisme où l’on se sent aller à droite et à gauche, monter et descendre. Et soudain tout s'arrête. Le calme revenu un murmure prend son relais. Chacun demande à l'autre ce qu'il va se passer. On est tous inquiets. Imaginez : à peine nés une boite nous enlève à notre mère et nous offre en récompense un tourbillon de douleur et de mal être. Enfin bref, c'est fini. Mais c'est apeuré que nous goutons enfin au grand calme. Le calme avant la tempête. Car voilà le grand mouvement de retour. Avec en plus une profonde vibration sonore, un bruit sourd remontant le long de la boite et me faisant frissonner d'horreur. Et loin de se calmer les vibrations s’accentuent en un grand mouvement qui nous projette vers l’arrière. On sent que quelque chose avance, et de plus en plus vite. Puis il y eu un mouvement contraire alors nous nous écrasons vers l'avant. En étant projetés vers la droite, nous reprenons de la vitesse. Puis tout en se stabilisant, les mouvements s’amplifient de haut en bas. On saute, on rebondit. Tout bouge. Et on va vers l’avent, puis vers l’arrière, et puis d’un côté et de l’autre et on est à nouveau projetés vers l’avent. Au bout d'un temps interminable tout se calme.
Quel calme. Quel silence. Quel plaisir de s’être arrêté. Mais tout bonheur à une fin. La boite bouge à nouveau, mais sans les grandes vibrations et les grands bruits précédents. Trois balancements brusques et c'est tout. Une fois stable et sans mouvements je ne sais combien de temps nous sommes restés sans parler, à apprécier le calme, enfin durable, de ce nouveau lieu. Puis, osant briser ce silence, quelques voix bavardes se promenèrent dans le carton. Des rumeurs montent, rapidement transformée en murmures pour finir dans un grand boucan. On s’interroge, on se répond, on pleure, on se console, on discute et on rit… Heures après heures les discutions s’épuisent et une fois compris que nous ne bougerions plus, tout n’est plus aussi pressé. Alors chacun se calme. Commence donc un long moment ou seul des murmures emplissent la boite.
Les nombreux jours enfermés dans ce lieu sinistre permettent à notre vue de mieux distinguer notre environnement. Nous découvrons alors la réponse à une des grandes questions qui nous agitait. Cette boite est un carton. Puis nous nous découvrons chacun. Nous sommes tous identiques. Long et bruns avec un chapeau rouge. Alors des amitiés se lient. Lentement une petite société se met en place et chacun y trouve son compte. Il ne faut pas faire trop de bruit pour ne pas nous gêner, il ne faut pas bouger, on évite de parler trop, …
Tout allait pour le mieux le jour où tout fut chamboulé. C’était un matin. Une lumière aveuglante envahit le carton et d'un rayon de lumière une main gigantesque surgit, capturant les frères du haut. Une grande poignée d'entre nous fut arrachée à notre belle société. Une panique nous prend alors. Heureusement cette main ne revint pas. Enfin, pas tout de suite. Elle revint chaque jour, tous les matins, et chaque fois arrachait une poignée de nos frères qui disparaissaient au loin. Nous tentions donc à chaque fois de reprendre une vie normale. Pour passer le temps on se raconte des histoires, on se fait des devinettes : « Tu la connais ? –Non, raconte. –Alors c’est l’histoire de dix poussins mais on en veut que neuf. Comment on fait ? » On s’amuse on se fait des blagues et des farces. On se dispute et on se réconcilie. Régulièrement la main vient arracher une poignée d’entre nous de la caisse. Alors on trouve une parade pour n’être emporté que les plus tard possible « tu sais comment on fait ? –Non. –Et bien on en pousse un ! » Pour y échapper, on poussait ceux qu’on appréciait le moins sur le dessus et d’autre tentaient de s’enfoncer au fond du carton. Mais vint le jour fatidique. Malgré mes efforts, je fus pris entre les doigts de cette main maudite. Je découvris alors un environnement bien différent de celui de ma mère ou de celui du carton. La main me dépose au milieu de certains de mes frères, dans une caisse en plastique rouge disposée en plein milieu d’un grand espace. Partout des étagères, dont les étages, pleines d’objets hétéroclites, éclataient de couleurs que jamais je n'aurais imaginés. Un magasin. Oui, un magasin. J’étais destiné à la vente. Quelle horreur !
Je m’habituais à peine à ce nouvel environnement qu’une horrible petite fille m’attrapa de ses énormes mains et me présenta toute fière à sa maman qui me jeta tout au fond d'un panier. On m’acheta, on me plaça dans un coffre et puis je finis mon trajet dans une trousse après que l’horrible fillette m'ait enlevé ma poche maternelle, car c'est seulement là que ma pauvre enveloppe de plastique me fut ôtée. Aussitôt commence une nouvelle vie pour moi. Une vie de liberté et de surprise, mais une vie tellement loin de mes frères… J’eu néanmoins l’occasion de me faire de nouveaux amis. Une règle se montra particulièrement sympathique avec moi alors qu’un dénommé compas ne cessa de me harceler physiquement. Très vite une nouvelle société se forma.
Mais comme à chaque fois que tout semblait aller bien un autre malheur me frappa : c'était la rentrée des classes. Dès lors ma vie devint un cauchemar. Tout commença un beau matin, un matin normal jusqu'au grand changement. Depuis l’intérieur de la trousse nous sentîmes le monde bouger. Et nous étions secoués, secoués, secoués. Comme au fond de mon vieux carton mais beaucoup moins longtemps. Autour de nous des milliers de bruits tous différents nous contaient la vie de la ville. Une fois la trousse posée nous pûmes nous remettre de nos émotions et je soignai les blessures que m’avait infligées compas, profitant du chaos. Mais la main de la petite fille ouvrit la trousse et osa se porter sur moi. Commença alors l’horreur : elle enleva mon chapeau puis commença à frotter ma tête violement sur un pauvre cahier qui n’avait rien demandé. Et lentement elle me vida de mon sang rougeoyant. Et chaque jour, à chaque cours, la jeune élève continuait ce terrible rituel, et lentement je sentais la vie m’échapper. Elle m'enlevait mon sang. Oui, la petite me vidait de mon sang et entaillait ma chère. Elle ne cessait d’enlever mon chapeau qui devint vite tout abimé et ne cessa de me frotter contre ces pauvres pages blanches. Mais le pire c’est qu’elle osait me mâchouiller. J’eu tôt fait de perdre des bouts. De gros morceaux même. Ce qui me consola c’est qu’un jour elle faillit s’étouffer avec un de mes morceaux. Mais bon… Semaines après semaines mon état se détériora. Je fus cassé et saigné tellement que la petite fille finit par me jeter par terre. Aussitôt des pieds se chargèrent de m’achever. Ce que j’ai pu souffrir…
Enfin; un homme plein de compassion me jeta avec indifférences au milieu d’un sac d’ordure. Après mon dernier voyage, où je fus compressé et encore secoué dans tous les sens, on me déposa sur un tapis roulant. Là, une femme me jeta dans un bac qui m’emporta un peu plus loin. On me plaça sur un autre tapis qui se dirigeait lentement, très lentement vers une bouche béante. Je voyais devant moi se dresser un four qui, pour une fois fit passer les bruits et les secousses au second plan : il faisait chaud. Vaniteuse, cette bouche de feu portait un nom sur un côté. Incapable de le voir par moi-même j'appris qu'elle répondait au doux nom de Recyclage Plastique. Et alors que je m’apprêtais à passer la porte de la mort j’aperçus par une vitre au loin une autre machine qui me ramena des mois en arrière. Je reconnus à l'instant de ma mort ma mère projetant mes petits frères dans des cartons qui s’en allaient, portés par de petits engins vers une vie future.
Volutes : une vidéo pour le bac d'art. Comment je l'ai faite ? A vous de deviner...

